Chronique Le Jeudi: L’Europe, ça s’explique

April 9, 2015 by Charles Goerens

La fin des quotas laitiers
Le régime des quotas laitiers a pris fin le 31 mars dernier. En vigueur dans l’Union européenne depuis 1984, la fin du système des quotas laitiers est synonyme de fin d’une époque. En effet, au cours des trente dernières années, les fermiers s’étaient vu imposer des limites dans la production laitière. Des contingents attribués à chaque Etat membre étaient fixés en fonction du niveau de production laitière atteint au cours d’une période de référence précédant l’entrée en vigueur du régime des quotas. Un “superprélèvement” devait pénaliser les Etats membres dont la production laitière allait être excédentaire.
Le Luxembourg, la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France et tous les autres savaient dorénavant à quoi s’en tenir. Le respect du seuil de production était à considérer comme une obligation de résultat. Quant aux moyens à mettre en oeuvre pour y arriver, l’Union européenne laissait les Etats membres opter pour celles des modalités qui leur paraissaient les plus appropriées lors du passage du régime de liberté totale de production à celui interdisant de produire au-delà d’un certain seuil. Fallait-il traiter de la même façon un jeune agriculteur ayant contracté des emprunts substantiels pour financer des investissements et un autre producteur dont la cessation de l’activité agricole était prévisible au moment de l’introduction des quotas? Allait-on compenser le faible niveau de production d’une exploitation dont le cheptel laitier avait été ravagé par une maladie contagieuse? Certaines dispositions dérogatoires étaient prévues à cet effet. Les exceptions autorisées dans le cadre du régime instauré il y a trente ans tendant à atténuer le caratère par trop rigoureux de certaines mesures ont donc pu être appliquées différemment d’un pays à l’autre. Autant la Commission était flexible sur les modalités d’exécution de la réglementation à l’échelle nationale, autant elle restait intransigeante pour ce qui était du payement des sanctions encourues en cas de dépassement du quota national.
Aussi importe-t-il de rappeler que l’introduction des quotas vers le milieu des années quatre-vingts visait avant tout à mettre fin à une situation devenue ingérable plutôt qu’à préparer le secteur laitier aux défis à venir. Cela n’a rien d’étonnant étant donné que la surproduction à l’échelle européenne avait pris entretemps des proportions telles qu’elles rendaient inéluctable la prise de décisions drastiques dans le secteur laitier.
En limitant la production laitière dès 1984, l’Union a, certes, réussi à geler le volume de production au niveau de chaque pays, mais elle n’a pas pu empêcher à la longue des développements très différents au niveau des exploitations individuelles selon qu’il s’agit de fermes laitières allemandes ou luxembourgeoises par exemple. Pour ce qui est de notre voisin allemand dont la production totale au plan fédéral était bon an mal an inférieure à la quantité autorisée par le régime des quotas, ses agriculteurs ou du moins nombre d’entre eux pouvaient produire autant qu’ils voulaient sans courir le moindre risque de sanction financière tant qu’il n’y avait pas d’excédent au plan national.
La règle était simple: quand le quotanational venait à être dépassé, les agriculteurs devaient s’acquitter d’un superprélèvement en fonction du dépassement de leur quota individuel. Par contre, dans un pays où le quota national n’était pas atteint, les agriculteurs ayant produit au-delà de leur quota individuel étaient excempts de toute pénalité. Ainsi, un agriculteur du Schleswig-Holstein avec un quota annuel de 300 000 kg de lait pouvait- il produire allègrement 500 000 ou un million de kg sans risquer la moindre sanction financière. Son collègue luxembourgeois ou néerlandais se trouvant exactement dans la même situation, mais ayant eu le malheur de produire le lait dans un Etat membre dépassant le quota national, encourait par contre des pénalités pouvant atteindre des dizaines de milliers d’Euros pour une seule année.
Fallait-il dès lors s’étonner de voir les producteurs allemands, ou du moins beaucoup d’entre eux, développer continuellement leur entreprise, accroître leur production et se mettre en ordre de marche pour relever les défis à venir de la production laitière après les quotas?
Il s’en suit qu’aujourd’hui les uns entament la période post quotas laitiers avec une bonne longueur d’avance sur les autres. Pour la plupart des producteurs de lait, cependant, c’est le début d’une période incertaine. Les fluctuations de prix vont s’accentuer au point de menacer dans leur existence-même les exploitations laitières les plus vulnérables. La concentration dans le secteur laitier va sans doute s’accélérer, le contraire serait d’ailleurs peu probable. Ne subsisteront que les exploitations les plus performantes, celles qui auront réussi à augmenter leur productivité plus que les autres. Les unes seront à même de vendre leurs produits partout dans le monde, les autres arriveront à peine à rester rentables en les vendant dans leur région. la survie des exploitations laitières dépendra de leur capacité de résister à des baisses de prix prolongées.
Lorsque les plus vulnérables auront disparu, la compétition opposera essentiellement des concurrents très habiles, familiers avec une logique globale de production et de commercialisation. Pour ceux-là, le marché mondial va être une référence incontournable à la fois pour leur approvisionnement en moyens de production et pour l’écoulement de leur production. Le lait qu’ils produiront résultera de la transformation par les vaches de fourrages grossiers produits dans leur ferme, de soja importé du Brésil ou des Etats-Unis, de maïs produit dans l’Union européenne ou à l’extérieur. Pour écouler toute leur production, ils seront tributaires de grands marchés solvables. Outre le marché européen ils vont devoir cibler des clientèles dans les pays émergents. S’il est encore prématuré de se lancer dans des spéculations sur l’avenir du secteur laitier, l’on peut affirmer dores et déjà que la compétition sera extrêmement dure.
Les petites et moyennes exploitations laitières seraient-elles dès lors vouées à la disparition? Pas nécessairement ou du moins pas dans leur totalité. La question est de savoir s’il est possible d’échapper au mainstream de la Politique Agricole Commune (PAC). La production de “lait biologique” est souvent avancée comme une alternative viable aux pratiques dites conventionnelles. Si tel était vraiment le cas, il y aurait lieu de s’interroger tout de même sur le peu d’empressement des agriculteurs à se lancer dans la filière biologique. Serait-ce une question de rentabilité? Peut-être. De mon point de vue, l’offre de lait biopourrait augmenter sensiblement si les agriculteurs pouvaient tabler sur un prix du litre de lait bio oscillant entre 0,45 et 0,55 Euro. Les chances de succès de cette politique seraient bien entendu fonction du nombre de consommateurs prêts à en accepter le coût. A ce prix vous aurez autant de lait bio que vous voulez. Une question de cohérence pour ainsi dire.

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Member of the European Parliament (Renew Europe)

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